Handi Cap Evasion

Népal 2011 - Partie II

Rubrique: Népal 2011 25 juin 2011

Suite de l’expé Népal : de Bamboo lodge jusqu’au bout du bout. De la jungle jusqu’aux alpages du Langtang : des escaliers, des escaliers et encore des escaliers, mais pas que...

Episode précédent

Vendredi 20 mai : Bamboo Lodge – Lama Hotel

Lever 5h pour un départ à 7h. Aujourd’hui nous attend l’étape annoncée comme la plus difficile. Je suis confiant après le « test » d’hier, mais avec la fatigue, comment allons-nous réagir ?

La réponse arrive dès les premiers tours de roue : ça va pas être facile ! La journée d’hier a laissé des marques ; les jambes sont lourdes ce matin, pourtant les premiers mètres (une fois passés les escaliers des lodges) sont plutôt faciles le long de la rivière, il fait même frais. Mais l’étape va nous paraître bien longue ! La solution : échanger de place, faire tourner les postes, surtout que nous avons de sérieux renforts népalais en la personne de Karma. Il tire très fort sur son côté et nous apprend des rudiments de népali en échange de quelques mots de français.

Petit lexique franco-népali à l’usage de la joëlette :

Bistari – lentement

Ek, doui, tin – Un, deux trois ! (Ca c’est pour franchir les grosses marches)

Mati dzané – Monter (Aller en haut)

Tara dzané – Descendre (Aller en bas)

Gumné dzané – Tourner

Le secret c’est de ne surtout pas calculer, anticiper ou raisonner, mais grignoter l’étape petit à petit, marche après marche, escalier après escalier. Et ça fonctionne ! Voilà le pont suspendu, et juste après une petite maison de thé le long de la rivière, c’est l’heure de la pause.

Yann fonctionne au Coca, mais il a perdu sa paille. Temba lui en fabrique une avec une tige de bambou !

On repart, avec la fatigue les « runs » se font plus courts. Parfois 50 mètres, parfois une petite volée de marches, mais ça avance. Petit à petit on voit apparaître des népalais qui, quasiment sans mot dire, s’emparent de la joëlette. Un petit miracle. En fait ce sont les porteurs, une fois l’étape finie ils reviennent nous aider. C’est doublement bon signe : l’arrivée est proche et l’aide est toujours la bienvenue. Finalement (et pour respecter la tradition) un bon escalier bien raide nous dépose sur la terrasse d’un petit lodge au milieu des arbres : c’est la pause de midi.

Ça fait du bien, en plus la fin de l’étape est censée être plus facile. Chaque pas nous rapproche du gain de notre pari ; car c’en est un : s’extraire de la jungle et goûter aux sensations de l’altitude.

Après le repas (« salad », saucisses et « tibetan bread ») on repart cahin-caha. Le terrain est un peu plus roulant (enfin pas longtemps), mais ça grimpe et toujours ces foutues marches ! Mais bientôt de plus en plus de népalais viennent à notre rencontre… Porteurs ? Voisins ? Famille ? Villageois ? Je ne sais pas trop, mais il est clair que cela va au-delà de notre équipe.

Pause sur le sentier pour reprendre notre souffle. Tout à coup la frondaison des arbres se met à bouger. « Bandaar » crie Bishal : des singes. Toute une troupe de petits singes blancs virevoltent quelques instants au dessus de nos têtes. Plus on approche de l’étape, plus notre troupe grossit. Un monsieur qui nous regardait passer depuis son jardin au dernier village, surgit tout à coup à côté de moi ! Tiens il a pris son parapluie, mais de l’autre main il empoigne la joëlette et pousse comme il peut ! Nous partîmes 25, mais c’est plutôt à 50 que nous arrivons à Lama Hotel sous un petit crachin.

Ouf, il est 14h, l’étape est finie. Et de deux !

(Avec les pauses, nous avons donc mis 7h pour joindre Bamboo Lodge à Lama Hotel, distants de 3,5 km à vol d’oiseau !). On a explosé l’échelle de difficulté HCE en ajoutant le « infernal ou « népalais », après le « chaotique » d’hier.

Deux énormes tas de sacs nous attendent devant le lodge : à droite les « bedding » (c’est-à-dire la pile de nos affaires perso), à gauche tout le ravitaillement de notre équipe pour dix jours. Impressionnant.

Ce soir nous dormons à nouveau en lodge, mais c’est notre équipe qui fait la cuisine. Au menu « momos » (gros ravioli tibétains cuits à la vapeur) et « pakoda » (beignets de légumes). L’occasion d’enrichir notre lexique franco-népali : « Déré mito tsa » (C’est très bon).

Visiblement il manque un peu de place pour caser tout le monde au sec, une averse nocturne provoque quelque remue ménage et le chef cuistot (Tsiring) se retrouve dormir au milieu du couloir !

Samedi 21 mai : Lama Hotel – Ghoratabela

Lever programmé à 6h car l’étape est plus courte. En fait nous dormons la fenêtre ouverte pour aérer un peu, et de l’autre côté de la fenêtre il y a… tout le matériel entassé par les porteurs et l’équipe de cuisine… qui commence à s’agiter sur le coup des 4h30 ! Seul Jean-Lou qui a coupé son appareil auditif ronfle comme un sonneur. De l’autre côté du lodge (et à l’étage) ce n’est guère mieux, ils ont une vue directe sur la cuisine. Ambiance ! Autant dire que la nuit a été courte. Mais bon, des trombes d’eaux nocturnes il ne reste qu’une relative fraîcheur… et beaucoup d’humidité. Pas étonnant que l’intérieur du lodge sente un peu le moisi, ici au milieu de la forêt couverte de mousse, de lichen et de fougères.

Le terrain est plus « facile », c’est-à-dire qu’avec une bonne coordination on arrive à avancer en étant « que » quatre pour une joëlette ! Un progrès par rapport à hier. Et le sous-bois est magnifique : une lueur belle lueur vert-dorée tombe des frondaisons ; il fait frais. Au détour d’une clairière, une barrière blanche apparaît au fond de la vallée : ce sont les flancs enneigés du Langtang Lirung. C’est classe de voir ça depuis dans la jungle.

On continue à avancer en faisant un peu tourner les postes, avant, côté, arrière. C’est dur mais il y a des moments pour souffler et le chemin est splendide. La rivière n’est jamais très loin. Si le chemin s’élève au dessus (parfois abruptement), c’est pour mieux plonger la rejoindre quelques instants plus tard.

Vers 11h nous arrivons à une belle clairière près de la rivière, avec un petit lodge (forcément nommé « River Side ») et une pelouse rase.

Le premier replat depuis trois jours ! Le sentier emprunte ensuite ce qui ressemble à un ancien bras de la rivière (avec de gros rochers rond, un plaisir en joëlette) pour atteindre une deuxième clairière, plus grande.

Un lodge au milieu, ce sera notre pause de midi. Il est 12h pile, pour les repas on arrive à tenir l’horaire. Le soleil cogne car nous ne sommes plus à couvert, double dose de crème solaire indispensable.

Une heure plus tard il faut bien redécoller. Et c’est reparti : un escalier, un palier, un escalier, un palier… mais il y a quand même de moins en moins de descentes, nos efforts sont récompensés en mètres d’altitude gagnés.

Sur le sentier on croise maintenant de nombreux locaux. Chose curieuse ils ont tous un petit paquet bleu à la main. Une coutume locale ? Non, une grande feuille de plastique qui sert d’imperméable, la rincée est pour bientôt !

Notre équipage cale un peu dans la grande montée avant Ghoratabela, heureusement un coup de main vigoureux des autres équipages nous tire de ce mauvais pas. Arrivés au sommet il y a foule sur le sentier, les joëlettes sont l’attraction de la vallée. Mais pas question de s’arrêter, il faut arriver avant la pluie. On enquille dans la foulée la descente qui suit, pour caler misérablement au pied de la remontée et attendre du renfort. Finalement nous arrivons tous à bon port, dix minutes avant l’averse.

Réfugiés au sec dans le grand lodge tout va bien. Quand la pluie cesse, la muraille du Langtang Lirung étincelle, c’est l’heure des photos.

Le patron du lodge saute à la corde avec les filles, puis teste le jeu des cochons. D’ailleurs il est né l’année du cochon, il a 49 ans.

Pendant le repas Paulo branche Karma et Tashi sur le rapport des locaux avec le parc national. Après une première réponse « Tout se passe bien », Paulo insiste en disant qu’il habite aussi dans un parc national, qu’il y a parfois des problèmes pour construire, etc… la discussion se lance alors à bâton rompus. Pour construire les habitants de la vallée doivent acheter les pierres et le bois au parc, les « Sunghurs » (sangliers) font souvent des ravages dans les cultures, mais d’un autre côté la forêt est protégée contre les brûlis… ils nous expliquent le système de taxes de lodges qui parait assez impénétrable… comme chez-nous quoi !

La soirée s’allonge en jouant aux cartes ou en discutant dans la « dining room » confortable. Le patron a fait du feu dans le poêle et des néons alimentés au solaire éclairent largement la pièce. Avec tout ça on tient bien jusqu’à 20h ! Après, au lit, demain lever 6h.

Dimanche 22 mai : Ghoratabela – Langtang

A priori l’étape du jour est plus courte et plus roulante, les difficultés sont plutôt derrière nous. Effectivement le départ est plus roulant, la forêt (« jungle ») est terminée nous traversons maintenant des petits prés entrecoupés de buissons, il y a des vaches (« dzos », hybride de vache et de yak) gardées par des papis. Chacun a sa cabane avec armature en bambous et toit en chaume, ou mieux en bâche plastique orange.

On s’élève petit à petit jusqu’à une bonne montée bien raide, avec à peine des lacets. Ca manquait, tiens !

Mais nous sommes à l’ombre de l’escarpement, il fait frais et on ne manque pas de bras. Heureusement car l’altitude (on dépasse maintenant les 3000 m) commence à se faire sentir. Nous coupons le dernier lacet par un « raccourci » à travers champs pour arriver à un large replat avec quelques lodges. C’est la pause de midi, alors qu’il est à peine 10h !

En fait c’est surtout la pause « dhal baht » des porteurs qui eux n’ont pas déjeuné ce matin. Et comme l’étape est courte, l’équipe de cuisine s’est aussi installée là pour ne pas faire deux arrêts. Nous voilà tous désœuvrés, coupés en plein élan.

Pour occuper cette longue pause, on discute et on observe les népalais autour de nous. L’endroit n’est pas vraiment un village, simplement deux ou trois lodges sur le bord du chemin. Il y a un métier à tisser en plein air, sur lequel une dame tisse un moment avant de le laisser en plan. Un homme fait la sieste au soleil… sur une table. Tout cela est bien lymphatique. L’ambiance nous gagne, on s’agite mollement en attendant le repas de midi. Le soleil est cuisant, mais à l’ombre on gèle à cause du vent. Sensation bien connue de l’altitude.

Enfin le repas arrive : « sandwichs » et frites. Il est 11h, on mange comme si on avait faim !

Ensuite c’est reparti pour quelques escaliers, toujours durs à passer sur la digestion ! Le temps se voile et il fait moins chaud, heureusement car l’étape est finalement encore longue.

La pause au « Tea Shop » au sommet des escaliers est la bienvenue pour requinquer l’équipe.

(Razzia sur le stock de Mars de la boutique).

Langtang n’est plus très loin, il y a encore un grand pont suspendu à franchir (qui dit pont, dit remontée à suivre).

Voici enfin le village. Nous allons à Eco Lodge, chez Karma, évidemment c’est en haut du village (sur le côté, un peu à l’écart) et il y a un chemin vaguement pavé qui roule mal, pour y parvenir. On jette quelques forces histoire de faire bonne impression à l’arrivée, car la famille de Karma nous attend.

Devant le lodge il y a une grande pelouse et sur le côté un potager avec une serre.

Vincent, Solène, Monique, Jacky et Yann entament une partie de passe à dix avec un ballon de handball tiré d’un sac. (On est pas fatigués !)

Ici c’est grand luxe, « solar hot shower » (le nom népalais de l’eau froide) et courant électrique ! (il y a une petite centrale en aval de Langtang). Dans la pièce principale les népalais ont tous mis leur téléphone portable à recharger. Il n’y a pas de réseau, mais tous ont un portable. Il sert à la fois d’appareil photo, de chaine hifi, d’album photo…

Pour entrer dans la « dining room » il faut passer par la cuisine. Il y a une gazinière (qui a dû monter ici à dos d’homme), mais c’est toujours le feu de bois qui semble utilisé. Évidemment, c’est plus convivial pour s’assoir autour !

Au menu ce soir : pizza aux champignons ! Je ne sais pas comment font les cuistots, mais c’est délicieux !

Après le repas, Paulo nous fait un topo sur le MAM (mal aigu des montagnes). Point en faveur de notre acclimatation, nous montons lentement, en respectant la règle « pas plus de 300 m entre deux nuits ». Heureusement pour nous, car la principale méthode préventive : ne pas faire trop d’efforts, n’est guère compatible avec la pratique de la joëlette !

Après le repas Karma me dit que ce soir, ils vont se coucher tard car ils ont des visiteurs. En effet, une fois couchés on entend encore du bruit du côté de la cuisine. Un tambourin ? On dirait qu’il y a une « puja » (cérémonie) chez Karma. A un moment, un des participants sort et pousse quelques hurlements dans la nuit. Ca fait partie du cérémonial pour chasser les démons, ou bien ils sont bourrés ?

Lundi 23 mai : Langtang – Kyangjin Gompa

Départ « cool » (en descente) en coupant à travers les pelouses pour rejoindre le village. On passe devant la gompa. Shorten, drapeaux et moulins à prière au milieu d’une large pelouse. Magnifique dans le soleil matinal. L’occasion de faire une photo de groupe !

Le chemin traverse ensuite le village. Les habitants s’activent et, dans chaque cour entourée de murs, de nombreuses choses sont mises à sécher : céréales, légumes ou bouse de yack !

C’est l’occasion de voir un peu la vie de cette vallée, car c’est le premier vrai village que nous traversons. Nos étapes précédentes n’étaient en fait que des regroupements de lodges. Ici les gens vivent toute l’année, ils cultivent la terre, font de l’élevage et fabriquent du fromage.

Sur le plateau au dessus du village nous empruntons un sens unique népalais : le large chemin est séparé en deux au milieu par un mur « mani » constitué de pierres sculptées portant l’inscription « Om Mani Padme Om » en sanscrit. Pour son karma, il vaut mieux passer à gauche.

Pause à proximité du village de Sindum. Des enfants regardent notre étrange équipage. On leur offre des fruits secs, qu’ils mangent à pleines poignées.

Passe un troupeau de quelques yacks en pleine transhumance. Il y a beaucoup de jeunes veaux qui s’égaient dans toutes les directions, le berger à fort à faire pour canaliser tout ça, tout en transportant une perche en bambou d’au moins 5 mètres de long au sommet de laquelle flotte un drapeau blanc. C’est, parait-il, pour guider les yacks, on la plantera dans le nouvel alpage ; version népalaise de « ralliez-vous à mon panache blanc », visible de loin mais pas très pratique à trimballer.

Presque au bout du plateau, dans les alpages, une petite maison bâtie sous un gros rocher. C’est la traditionnelle pause thé. La « didi » qui tient l’endroit vend aussi des bijoux et autres bibelots.

Plus loin le sentier rejoint le bord de la rivière, une curieuse cahute enjambe un petit affluent. A l’intérieur : deux moulins à prières entraînés par le courant.

Pour le repas de midi, l’équipe a dressé notre table dans l’enclos d’un petit lodge au bord du sentier. La meilleure place c’est contre le mur du lodge, à l’ombre et à l’abri du vent. Au moment de repartir la propriétaire des lieux nous fait comprendre qu’on ne lui a rien acheté… Cathy puise dans la caisse commune et négocie un achat groupé de Mars. Ca pourra toujours servir en cas de fringale !

Un énorme rocher sculpté et peint de « Om Mani Padme Om » (sens giratoire par la gauche) marque l’emplacement d’un petit pont en béton. Le village n’est plus très loin, il ne reste plus qu’une montée… très raide, histoire de bien sentir l’approche des 4000 m.

Dans la cour du lodge « Lovely Guest House », les enfants viennent voir les joëlettes. C’est sûr que par ici, les engins avec des roues sont plutôt rares.

Mardi 24 mai : Kyangjin Gompa – Numthang

La majesté de l’endroit se révèle au soleil du matin. Alors que le village est encore dans l’ombre, les sommets alentour étincellent. Seigneur des lieux le Langtang Lirung nous domine. Kishung, Yubra, Ganchenpo, Urkinmang : tous ces sommets font plus de 6000 m.

« Un sacré décor pour une salle de bains » dit Jean-Lou en se brossant les dents !

Il faut zigzaguer entre les logdes pour atteindre une vaste pelouse au sommet du village. Les porteurs nous dépassent. D’abord l’équipe de cuisine, reconnaissable aux hottes avec les grandes bassines, puis le reste des porteurs. Il y en a deux qui portent carrément des tables en bois ! (En fait il y avait des tables de camping dans le matériel à transporter depuis Syabru Besi, mais en apprenant qu’on ne s’en servirait que pour le camp du haut, les porteurs ont préféré les laisser et négocier l’emprunt de tables à un lodge de Kyangjin Gompa !).

Un petit chemin en balcon nous emmène jusqu’au torrent à franchir à gué au milieu des blocs. Paulo prend carrément Annie sur son dos et passe sans coup férir. Pour les joëlettes c’est plus variable, Denis C. butte sur un bloc et manque de s’étaler dans le torrent, Olé !

Après c’est du billard : descente en pente douce sur un petit gazon dru jusqu’à « la plage » : un vaste replat sablonneux qui cède bientôt la place à de l’herbe parsemée de petit iris violets. Les yacks sont ici chez eux, ils paissent par dizaines dans le fond de la large vallée. Derrière nous le Langtang Lirung brille de mille feux ! Une vraie carte postale himalayenne : yacks, pelouse fleurie, glaciers et ciel bleu !

Au bout de la plaine, le sentier longe la rivière et redevient par moments plus chaotique, mais on avance bien et vers 11h nous voilà au « kharka » (alpage) de Jatang. Ce sera la pause déjeuner du jour. Pique-nique, c’est-à-dire « pack lunch » en langage de trek, car l’équipe de cuisine est allée s’installer directement au camp.

L’objectif du jour est quasiment en vue, à peine masqué par un repli de terrain, pas la peine de se presser, la pause s’étire avec une sieste au soleil pour tout le monde.

Quelques vallonnements plus tard, le camp est en vue, le décor est déjà en partie planté : au centre un mât tenu par quatre guirlandes de drapeaux de prière (c’est bon pour le karma et la déco) et une ribambelle de tentes : tente mess (pour 18 !) tente pour la cuisine, toilettes, chambres de deux ou de trois. Tout le confort d’un vrai camp de base. Il est vrai qu’on restera ici deux nuits, alors autant s’installer confortablement.

C’est ici qu’arrive un être bizarre aux pieds roses, très rare en cette saison, qui s’avère être une trekkeuse solitaire répondant au doux nom de Morgane qui a élucidé enfin une énigme : c’est quoi cette trace de roue par ici ? Elle connaît Paulo, trouve la joëlette sympa et promet de revenir nous filer un coup de main.

On s’installe tout confort dans notre tente. Une tente calibrée « 6 places » pour trois, c’est pas mal. Dans la tente il fait chaud et on est à l’abri du vent qui remonte la vallée. Allez, hop, une petite sieste en attendant l’heure du repas, il paraît que c’est bon pour l’acclimatation.

Mercredi 25 mai : aller-retour à Langshisha Kharka

Temps superbe, digne d’un « summit day », pas un seul nuage en vue. La table du petit déjeuner est mise au milieu de la pelouse, on attend l’arrivée du soleil pour s’extraire du duvet.

Cette nuit il a fait -5°C dans la tente. Petite forme pour Jean-Lou qui a très mal dormi (en fait il a oublié de prendre ses médocs hier soir…)

Deux porteurs ont trouvé des Yarsagumba (littéralement « fleur l’été insecte l’hiver » en tibétain) un peu plus haut sur le versant en face notre camp.

Les chinois attribuent à cette chenille parasitée par un champignon des propriétés tonifiantes et aphrodisiaques. Chaque brindille se vend ici 130 roupies, en Chine cela vaut 10,000 euros le kilo, on comprend que le trafic suscite des convoitises.

Il est temps de se mettre en route, l’objectif du « bout du bout » n’est plus très loin, mais le sentier pour y parvenir n’est pas facile. Après la pelouse, le chemin est parsemé de galets, ça cahote pas mal. Ensuite on bute sur une traversée de torrent. Le petit pont est constitué de deux planches parallèles. La plus large fléchit de manière inquiétante sous la roue de la joëlette, pourvu que ça tienne !

Jean-Lou est plus que fatigué, il s’endort carrément sur la joëlette alors que ça secoue fort ! C’est l’altitude qui lui fait ça ? Bizarre ! (On découvrira plus tard que pour se rattraper de son oubli de la veille au soir, il a mangé ce matin tous ses médocs de la journée… et la petite pilule marron du soir, et bien, elle fait dormir !).

Paulo a mal à la cheville, et il boîte. Son entorse s’est réveillée. C’est sûr que la rando en joëlette ce n’est pas un traitement idéal. Il envisage un instant de faire demi-tour et de rentrer au camp, mais finalement décide quand même de nous accompagner jusqu’au bout, même si ce n’est pas une partie de plaisir avec la cheville en vrac.

Après le torrent on arrive bientôt au pied du mur, c’est-à-dire de la moraine. Un sentier abrupt monte sur son flanc. C’est plutôt roulant mais vraiment très raide (même en cotation népalaise). On passe les joëlettes deux par deux avec un équipage renforcé : pas moins de cinq costauds pour chaque joëlette. Une pente pareille avec l’altitude – nous sommes à quasiment 4200 m – ça calme !

Ensuite le sentier en balcon contourne la moraine pour arriver à un petit col où la vue s’ouvre sur le fond de la vallée. Superbe. Pas un nuage, devant nous apparaît une longue vallée barrée par une gigantesque muraille de glaciers. On devine Langshisha Kharka, il nous suffit presque de tendre le bras pour l’atteindre. Au dessus de nous le sommet du Langshisha Ri déroule son dôme glaciaire prolongé par un pic acéré.

Cette fois rien ne pourra nous empêcher d’atteindre notre objectif, dans une heure tout au plus on y sera. L’instant se savoure. Pour moi c’est maintenant la réussite qui balaie tous les doutes ; voilà l’endroit que je voulais atteindre avec les joëlettes, c’est magique.

On repart, une petite descente (donc il faudra remonter au retour), encore quelques cailloux sous la roue, mais c’est quasiment en roue libre que nous atteignons le kharka où l’équipe de cuisine nous attend pour le repas. Ils ont même déployé sur l’herbe une grande bâche bleue pour le pique-nique.

On est arrivés !! Quelle émotion ! Ça mérite bien des cris de joie (et même des bises).

Le repas se transforme bientôt en sieste…

Avant de repartir il faut quand même pousser jusqu’au « bout du bout » et aller voir ce fameux rocher mythique.

C’est un gros bloc, au bout de la prairie surmonté de quelques drapeaux de prière défraîchis. Karma nous raconte la légende fondatrice du Langtang :

« Il y a longtemps la vallée n’était pas connue des hommes, qui vivaient de l’autre côté des montagnes au Tibet. Un jour un troupeau s’échappa. Le propriétaire se mit à sa recherche et franchit le col qui bascule au Népal, en suivant les traces du bétail (il y aurait une empreinte de sabot dans la pierre près du village de Briddhim). Il remonta la vallée de la Langtang Khola et trouva le troupeau à un endroit qu’il nomma « Langtang » (littéralement « l’endroit des chevaux »). Mais un jour des bêtes s’enfuirent à nouveau vers l’amont. Le paysan les suivit jusqu’au bout de la vallée, où il trouva un des chevaux mort. Il nomma le lieu « Langshisha » (littéralement « cheval mort »). La peau du cheval fut mise à sécher sur un des rochers (celui qui a la grande tâche rouge) et les entrailles sur un autre (celui qui est rayé gris et blanc). »

L’endroit est depuis vénéré par les habitants du Langtang, des cérémonies y ont lieu tous les deux ans à la pleine lune du mois d’août. Elles durent trois nuits et toute la vallée y participe. Sur un côté de la prairie un rocher allongé représente le cheval mort, il est surmonté d’un petit cairn avec des « katas » (écharpes blanches).

En repartant on passe près de ce fameux rocher et Temba y dépose sa propre kata tandis que Karma enfouit quelques roupies sous un caillou !

Après une remontée au petit col qui coupe un peu les pattes (les népalais dévorent les derniers fruits secs), on attaque la descente de la moraine. Bien raide mais roulant, ça passe sans soucis avec un peu de technique. Jean-Lou se réveille et, n’en croyant pas ses yeux, demande si on est vraiment montés par là !

Il reste encore à franchir le torrent (avec toujours la planche qui faiblit, mais heureusement ne rompt pas) et encore pas mal de sentier « boum boum » avant de rejoindre la pelouse et le campement. Ouf, sauvés, on arrive au camp juste avant l’averse.

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Texte de Denis Flaven et Isabelle Grandclément

Photos de Jean-Lou Ouvrard, Vincent Harre et Denis Flaven

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