Aravis du 7 au 14 août 2021

29 septembre Reportages

Aravis du 7 au 14 août 2021

Ce texte est le résultat des cogitations d’une nouvelle recrue, venue vivre l’expérience HCE par curiosité et soif d’humain. Une débutante, future passionnée, qui repart grandie de ce qui va bien au-delà des mots pour exprimer.

Les personnages principaux sont nos amis les passagers joëlette et handi-marchants. C’est d’abord autour d’eux que se trame toute cette aventure pleine de sensibilité (et d’humour !). Voici donc des aperçus de la tranche de vie d’un groupe, réuni pour une semaine atemporelle, uni par toutes ses différences, et qui repart transi. Je partage cette phrase de David Le Breton dans son Éloge de la marche (2000) qui dit : « Marcher dix jours avec quelqu’un, c’est vivre dix ans avec lui. »

1er jour – Arrivée au Camping de Saint-Jean de Sixt :
Il est 20h30. A l’entrée du camping, un marabout sonore sous lequel on semble s’être réfugié pour oublier tout le monde. Dans les conversations, on entend prononcés « séjours » soixante-quinze fois, « quinze ans » une fois, « appendicite » une fois, « bol » vingt-et-une fois dont deux qui ne sont pas entendues, « souvenirs » six fois, « météo » dix fois, « pleuvoir » décliné à la 3e personne cinq fois, au futur trois fois, au passé quatre fois et demi. « Avoir mal » est conjugué à la 1ère personne six fois (par les accompagnateurs débutants), à la 2e personne dix fois (par les autres). On entend « les anciens » à sept reprises, « les petits nouveaux » ou « les nouveaux » tout court au moins vingt-quatre fois, « far » (breton), « demi-far » et « vous voulez du far ? » une quinzaine de fois. Un vouvoiement passe inaperçu, une mention de « Covid19 » est étouffée, et les téléphones ont disparu. Le lendemain, la petite troupe intriguera les passants et les (malheureux !) voisins de campement, et certains noteront « HCE » dans leur smartphone.

2e jour
Les mots sont plus rares. Il y a des silences. On se rapproche, on se touche, on s’étire, on s’encadre, on se masse. On écoute nos rythmes, on entend nos voix. On commence à reconnaître leurs variations : la plaintive, la malicieuse, la craintive, l’enthousiaste, la timide, l’osée, la perfide amusée. Il y a de la crème de marron sur la table, une bataille déclenchée en vaisselle, quelques airs d’accordéon. L’impression d’être partis depuis plusieurs semaines, on est curieux de voir ce qui ressemble à sa vieille peau d’antan, abandonnée pour un moment sur le bas-côté.
Rencontre de Claire la cascadeuse, de Pierre le phénomène, de Monique qui ne perd jamais le nord, de Damien le grand sensible aux yeux bleus, d’Hugo et son humour irremplaçable, et du regard d’Emmanuelle sur le monde. On comprend alors Damien qui compare les séjours HCE au fait d’aller rencontrer des gens dans une gare et de construire une famille.


3e jour - Saint-Jean-de-Sixt - Chalet de Mayse - Col de la Forclaz (1844m) - Lac de Lessy

Notre cher Immenso (l’âne) fait des siennes pour monter dans le camion. Aurélien croit en lui. Il finit par se résigner, avec la promesse que ça a intérêt à valoir le coup. La troupe part en retard, mais ça tombe bien : on avait déjà oublié quelle heure il était depuis hier. Épisode qui sera oublié au lac ce soir ! La prise en main des joëlettes la veille était riche de promesses et a donné le ton : on attendait avec impatience la suite et pour être honnête, on finit par tellement ‘ramer en ce premier jour, qu’on oublie le lac dès 11H30. On se souvient que le PDF de présentation du séjour, qu’on a relu la veille pour la forme, mentionnait : « chaussures adaptées » et « bons randonneurs appréciés » ou quelque chose comme ça. On est un peu gênés de s’être dit que ça allait être ‘pépère’, au mieux : tirer un brin les mollets. L’affaire, c’est que tu ne fais plus le fier, tu ralentis un peu, et puis ton ego en prend un petit coup (ta nuque aussi, d’ailleurs).
Et c’est là que ça commence : d’abord le ciel immense, les sommets imprenables, les couloirs de prairies chardonnées qui chatouillent tes épaules au passage, la corde qui prend tes mesures, les freins qui modèlent tes phalanges… ça en fait des couches au-dessus de ta grosse tête ! Tu t’écrases un peu et puis tu reconnais que tu n’attendais que ça pour te remettre à ta place : t’écraser un peu. Emmanuelle a ce sourire qui en dit long et qui t’embaume le cœur. Tu te trouves un peu ‘con’ et tu apprends.



4e jour - Lac de Lessy - L’Aiguille Verte - Chalets de Cuillery.
Encordés, on réussit maintenant à deviner à quel moment la roue rencontrera la pierre. Il faut s’accorder selon les résonances du groupe constitué : il y a le ‘mode rallye’, le mode ‘patinage artistique’, ‘l’invincible’, ‘l’élégant’. Tout y passe : on se découvre des muscles insoupçonnés sous le regard bienveillant du passager qu’on a la chance d’avoir à nos côtés, comme meilleur commentateur sportif de tous les temps. Des voix-off incorrigibles ! Parfois silencieuses et émues, un peu gênées, contemplatives, qui ne se lassent pas d’admirer les amitiés naissantes toujours originales dont elles sont le carrefour. Et ces crêtes qui nous offrent un panorama splendide sur la chaîne des Aravis et le Mont blanc !
A l’arrivée, installation du camping sauvage et détente dans la rivière. Les nouveaux font leur baptême joëlette : ça bouge un peu trop, ça casse, ça déboulonne, ça serre les dents, ça claque au ‘cul’, ça rigole [sauf si vous êtes de ceux qui parlent de « gouttière » - il y a tout un langage joëlette à adopter !]. Au-delà des sensations physiques, on se demande comment les passagers supportent parfois la cadence et on comprend très fort la confiance qu’ils nous accordent. Sans limite. Mais déjà les étoiles se préparent à filer…

5e jour - Chalets de Cuillery - Col de la clef des Annes (1765m) Col des Annes (1721m)
Rares sont les moments où l’on ouvre les yeux tout d’un coup sur un immense plafond noir. Certains avaient repéré les éclairs – ceux qui ne dormaient pas encore, ceux qui étaient dérangés, ceux qui étaient repus, ceux qui étaient trop pleins d’images – mais personne n’a vu arriver la suite : tonnerre, grosses gouttes, douche invasive qui s’infiltre partout et brouille les yeux. Sans embrouiller les cœurs : le silence de l’équipage contraste avec le brouhaha général. On se précipite, on se replie, et voilà que l’immense campement se transforme en troupeau informe qui fourmille sous la bâche noire, fondue dans l’encre du vallon. Il est 4h.
6h30, une voix : « Éric, il est quelle heure ? C’est pour savoir quand je dois aller aux toilettes. » Quelques heures plus tard, le prévenu précisera à Hugo : « Mon ton agressif est un relent d’humidité nocturne. »
Le petit-déjeuner d’après la tempête a un goût de framboise fraîche. Hugo chante « Petite Marie » pour réveiller les sourires, Étienne demande où on est et où se situe la prochaine ville, Franck ne dit rien pour une fois, Claire explique son art d’enrouler les foulards dans les cheveux et continue de rappeler qu’elle compte des points pour son classement final des accompagnateurs, reprécisant (à ceux qui ne le savent pas encore) en parlant du transport dans sa joëlette : « Après une chute, si je ne crie pas, c’est pas normal. » Monique mentionne son programme à elle pour qu’on lui ‘foute la paix’ : « Je mets de la crème à 9h et à 17h, sur mon nez et mes pommettes. Je boirai à 9h et à 17h et mettrai mon chapeau à 11h. » Pierre a la classe des formules conclusives et on note parmi l’ensemble de ses tirades dignes de la plus grande des « chutes-en parachute-dans un ravin-ou un fossé » : « Franchement… moi… je dis ce que je veux quoi… ».
Rires.





6e jour - Col des Annes - Col de Borneronde - Chalets du Planet (1666m) - Refuge de Gramusset sous la Pointe percée.
Nous étions prévenus : la dernière ascension promettait d’être rude ! On tient bon, d’autant qu’on calcule maintenant en nombre d’heures le temps qu’il nous reste à partager ensemble. On en voudrait encore ! Comme récompense ultime : apéro dans un décor minéral digne des spots les plus impressionnants, course aux bouquetins, repas délicieux, verre de génépi et jeux de société. Les éclairs de l’orage traversent de long en large les petites fenêtres de l’auberge animée. On se sent bien, on se sent protégés, bénis par ce heureux hasard d’avoir notre seule nuit en refuge la nuit où… il fallait l’avoir.


7e jour - Refuge de Gramusset - Col du Planet (1666m) - GR « Tour des Aravis » des combes jusqu’aux plans  transfert au camping de Saint-Jean de Sixt.
Le dernier jour n’aura pas été le plus reposant, et les têtes ‘tournies’ et cœurs qui chavirent en prennent pour un dernier voyage : suées chaleureuses, derniers bleus sur les cuisses pour la forme, ras-le-bol, pique-nique frugal heureux et silences sonores. Le soir, on fait un bilan. Dans les conversations, on entend prononcés cette fois-ci « retour » à vingt-trois reprises, « test PCR » cinq fois, « train » huit fois, « dur », « difficile » et « délicat » une quinzaine de fois, « émotion » trois fois, sans compter celles où elle est exprimée sans être dite, « liberté » six fois, « relation » au singulier et au pluriel neuf fois, « courses » trois fois, « adresses » sept fois, « donner des nouvelles » à la 1ère personne deux fois, à la 2e personne une dizaine de fois, « prochain » ou « prochaine » vingt-deux fois.




8e jour : retourner chez soi.

« A quoi penses-tu lorsque tu es dans la joëlette ? Que penses-tu en regardant les accompagnateurs ? »
Hugo, Monique, Damien, Claire, Emmanuelle et Pierre ont bien voulu répondre à ma question (je les en remercie très chaleureusement), et je terminerai ce texte avec leur témoignage :