Handi Cap Evasion

Sur les sentiers Incas (1997)

Rubrique: Archives 16 mai 2006

« Comme beaucoup de gens, j’ai envie de vivre intensément, que ce soit dans ma tête ou avec les moyens physiques qui me restent. Je suis triste quand je regarde ceux qui ne font rien de leur existence, par manque d’intérêt, ou bien d’idée, ou d’apathie, tout simplement. »

Ainsi parlait Stéphane, grâce à qui la Joëlette et Handi Cap Evasion ont vu le jour. Eric, Martine et les deux Béatrice ont voulu marcher sur les pas de Stéphane. Leur rêve à tous les quatre ? Marcher dans la Cordillère des Andes, monter encore plus haut que le Mont Blanc et côtoyer les sommets enneigés de la Cordillera Blanca à plus de 5 000 m d’altitude. Au pied de l’Huascaran, point culminant du Pérou avec ses 6 768 m d’altitude, leur rêve va se réaliser. Jusqu’à aujourd’hui, personne n’avait pensé ou jugé utile d’ouvrir les chemins aussi élevés à ceux qui ont une mobilité réduite. Grâce à Handi Cap Evasion, l’oubli est réparé.

Une telle expédition ne s’improvise pas : recherche de partenaires, de moyens financiers, d’un professionnel vivant au Pérou susceptible de prendre en charge l’organisation matérielle... Puis trouver un cameraman et 6 accompagnateurs prêts à partager ce rêve avec les 4 passagers, bien décidés à le vivre... et à oser. Tout cela représente des mois de travail et pas uniquement pour le groupe qui part au Pérou. Les accompagnateurs sont choisis parmi les habitué de la Joëlette et en fonction de leurs qualités sportives. Les deux accompagnatrices du groupe ont déjà fréquenté les sommets andins, dont l’Huascaran.

Au delà du rêve des 4 passagers, le groupe se fixe aussi comme objectif d’apporter une aide humanitaire (collecte de médicaments, recherche de fauteuils roulants) et de faire connaître cette expérience dans la presse mais aussi à travers une expo photo et un film. Force est de constater que cette douzaine de gringos n’a pas manqué de surprendre à la descente de l’avion à Lima. Il est rare en effet de côtoyer dans le continent Sud Américain des touristes déambulant en fauteuils roulant. Quelques jours à Yungar, près d’Huaraz "le Chamonix péruvien", ont permis à chacun de se fabriquer des globules rouges et de s’acclimater à l’altitude mais aussi de rencontrer les villageois et de nouer les premiers contacts. Ils sont tous indiens et leur vie se déroule au rythme des travaux quotidiens annoncés par la cloche de l’église. Seuls moments d’évasion : les fêtes au village, où la chicha et la bière abondent. A notre arrivée, la fête dure déjà depuis une semaine avec sa corrida, son bal, ses feux d’artifice et le son des tambours.

A Yungar, l’équipe se complète de 6 porteurs, de deux muletiers et d’un cuisinier péruvien. Roland, accompagnateur français vivant au Pérou, va guider l’expédition. Durant 3 semaines, 23 personnes de nationalités et de cultures différentes vont se côtoyer et tout partager. Eric, Martine et les deux Béatrice vont accepter de perdre un peu de leur autonomie, pour mieux gagner leur liberté. Après avoir délaissé les fauteuils roulants, commence pour les passagers de la Joëlette et leurs accompagnateurs une relation de tous les instants.

C’est une véritable expédition qui part sur les traces du chaqui la célèbre poste de Incas. Eric ne cache pas sa joie, à peine installé sur la Joëlette . Les pueblos se font rares, au fur et à mesure de la montée. L’étrange signalétique des bodegas fait sourire Martine : drapeau blanc s’il y a du pain, drapeau rouge s’il y a de la chicha et drapeau vert .. si le mari est absent.

Il faut encore patienter 2 jours au camp d’acclimatation a Joncapampa (plateau situé à 3 500 m d’altitude). C’est l’occasion de découvrir les prestigieux sommets qui nous entourent et qui culminent à plus de 6 000 m d’altitude. Au lever du soleil, la beauté des lieux prend à la gorge... Les premiers contacts avec les enfants sont pour tous riches d’enseignements : "La rencontre avec d’autres peuples, d’autres cultures, d’autres façons de vivre permet de relativiser le handicap ; le regard des autres devient alors différent. C’est un regard amical, intéressé, mais jamais indifférent."

Les porteurs péruviens apprennent à conduire les Joëlette s et les "gringos" s’étonnent d’être aussi essoufflés dans les premières grimpées. Lionel, notre cameraman va même devoir essayer - bien malgré lui - le caisson de recompression. La grande expédition débute à Chavin de Huantar, site archéologique situé en pleine Cordillère Blanche. Chavin fut le centre d’une civilisation qui a rayonné dans les Andes et sur le coté Pacifique du 3ième siècle au 8ième siècle avant notre ère. Ses murs colossaux sont toujours debout. Les masques de pierre de dieux censés effrayer les paysans, grimacent sous les jeux d’ombre du soleil de midi. Roland, notre guide, nous fait visiter les galeries souterraines. Il faut abandonner les Joëlette s qui ne peuvent passer dans un couloir sombre et étroit. C’est à dos d’homme que les passagers découvrent le dieu de Chavin : monolithe de pierre dont la tête est en forme de lance. On dit que le sang des victimes sacrifiées sur cette pierre inondait le visage du dieu... Passé angoissant où l’homme essayait de se réconcilier avec une nature souvent terrifiante. De retour au soleil, chacun peut admirer un troupeau d’alpagas déambulant tranquillement sur le site.

Après les chemins bordés de Cactus San Pédro, nous allons découvrir des paysages d’une grande beauté et d’une grande diversité : gorges étroites, forêts d’eucalyptus, lagunes bordées de "quenuals" (arbres sans écorce poussant jusqu’à 4 000 m d’altitude)... Sur plus de 200 Km à travers la montagne, à une altitude moyenne de 4 000 m, la caravane est allée au devant d’une autre culture, à la rencontre des descendants incas et aussi des conquistadores espagnoles. Ici, on parle la langue de Blanche de Castille, mais aussi le quechua, langue indienne qui nous sera traduite par nos porteurs. Nous suivons maintenant les sentiers du ciel et ne subsiste désormais que l’expérience sportive et humaine. Nous croisons les familles de paysans qui partent cultiver les champs en terrasse. Le père porte la charrue de bois sur l’épaule, les femmes filent la laine et les enfants s’activent pour faire avancer les troupeaux : des moutons, des chèvres et les inévitables cochons multicolores. Quelques sourires, quelques mots échangés et parfois l’autorisation de photographier et de filmer... Les enfants se montrent plus abordables que les parents et très curieux. Les Péruviens se révèlent être de redoutables marcheurs quelque soit leur âge : les pieds chaussés de Yankees, sandales en pneu recyclés, se posent avec agilité sur les pierres et les blocs des caminos. Ils trottinent plus qu’ils ne marchent. Les femmes sont toujours les plus chargées : les mantas multicolores nouées sur les épaules enveloppent les bébés mais aussi les produits destinés à être vendus au marché. Nous découvrons la vie particulièrement difficile des paysans andins : champs retournés à la barre à mine lorsque le sol est trop dur pour la charrue, blocs de terre aussi durs que la pierre, brisés à la pioche pendant des journées entières. Les astucieux canaux d’irrigation permettent de cultiver le maïs et la pomme de terre à près de 4 000 m d’altitude. Tout cela est possible grâce à l’organisation communautaire héritée de la civilisation inca.

La caravane doit être particulièrement soudée pour franchir les 2 cols en altitude, la punta San Bartolome (4 510 m) et le col de Portacuelo (4 750 m). Il nous faut affronter les passages marécageux où mêmes les ânes rencontrent les pires difficultés, les blocs incas sur lesquels buttent les roues des Joëlettes, la pluie, le froid et l’altitude. Mais quel spectacle au sommet, lorsque le condor des Andes vient glisser au-dessus de nos têtes, les ailes déployées sur 3 m d’envergure !

Les soirées sous la tente ou autour d’un feu de bois permettent de se "refaire une santé". L’harmonica de Pascal et quelques chants font oublier l’inconfort de ces campements dans les nuages, à fleur de ciel. Nous auront même droit à quelques rares nuits étoilées, rare privilège en ce début de saison des pluies.

Les traversées de villages sont l’occasion de rencontres inattendues : à Huantar, les villageois sortent sur le pas de leurs portes et s’arrêtent de travailler pour regarder passer cette étrange caravane. Les écoliers d’Huari abandonnent une manifestation contre l’Equateur et accompagnent les Joëlette s tout l’après-midi jusqu’au lac de Purhay.

Le point culminant de la randonnée de situe à Chacas, petit village au cœur de la cordillère. Nous sommes accueillis par Mato Grosso, ONG italienne qui gère un certain nombre d’activités du plus haut intérêt pour les paysans andins : hôpital, centre de formation, ateliers de tissage, d’ébénisterie, de ferronnerie, fermes modèles... Nous remettons à l’hôpital de Chacas les médicaments collectés en France et les fauteuils roulants : moments d’émotions avec tout le personnel de l’hôpital. Pendant deux jours, nous vivons au milieu de la foule des paysans venus fêter le père Hugo, fondateur de Mato Grosso. Chants et danses se succèdent : les ponchos se mêlent aux châles rayés, les tambourins et les flûtes font tourbillonner les robes fleuries des danseuses... Les gringos peuvent tester leurs muscles en tirant la corde contre une équipe de péruviens, sous les encouragement de la foule (Fanceses ! Fanceses !). Nous sommes particulièrement impressionnés par la ferveur de la foule, entonnant des chants à la mémoire d’un prêtre récemment assassiné par des trafiquants de drogue. Les partage du repas avec plusieurs centaines de convives, sans la moindre impatience ni le moindre énervement, nous laisse admiratifs. Pas un grain de riz n’est gaspillé : les paysans andins connaissent la valeur de la nourriture. Cette confrontation sera l’occasion de nous remettre en mémoire la valeur inestimable de choses aussi simples qu’un verre d’eau, un morceau de pain ou un sourire échangé.

De tout cela reste en mémoire, comme dit Béatrice, les paysages fantastiques que l’on a pu découvrir, les multiples sourires que l’on a glané ça et là et l’esprit fantastique de notre équipe de gringos. Et puis « c’est sacrément bien, tu sais, de pouvoir se dire qu’après avoir longtemps rêvé sa vie, il arrive un jour où l’on peut vivre ses rêves. »

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